To be or to be

“Lucrèce, femme de Tarquin Collatin, parent de Tarquin le Superbe, morte en 510 avant J.-C., est illustre par sa mort tragique qui était réputée avoir entraîné la chute de la royauté romaine. Pendant le siège d’Ardée, les princes de la famille royale voulurent savoir comment se comportaient leurs femmes en leur absence.

Ils montent à cheval, arrivent de nuit à Rome et trouvent leurs épouses passant joyeusement le temps. Seule, Lucrèce était occupée à filer la laine avec ses femmes. Sa beauté fit impression sur Sextus Tarquin. Quelques jours après, il revint à Rome, s’introduisit chez Lucrèce, lui demanda l’hospitalité, et la nuit, pénétrant dans son appartement, menaça de la tuer si elle lui résistait et de répandre le bruit qu’il l’avait tuée parce qu’elle trahissait son mari ; Lucrèce céda ; mais, faisant le lendemain venir son père et son mari, elle leur raconta l’outrage qu’elle avait subi, et se tua d’un coup de poignard sous leurs yeux. Aussitôt, Junius Brutus, secouant ce poignard ensanglanté, appelle le peuple à la révolte, et la déchéance des Tarquin est proclamée.”

Nouveau Larousse Illustré.

Le viol de Lucrèce est un des premiers textes de Shakespeare. C’est un long poème narratif d’une septantaine de pages, où dialogues, monologues et descriptions se succèdent en 265 tableaux.
Shakespeare donne à son texte une dimension tragique en nous présentant un Tarquin au prise avec quelque chose de plus grand, de plus fort que lui. Son désir balaye tout sur son passage. Conscient que son acte va amener sa propre perte, il déploie toute la mauvaise foi possible, il trouve tous les arguments graveleux permettant de justifier son acte à ses propres yeux. Son chemin jusqu’à la chambre de Lucrèce, puis le corps de Lucrèce, puis les paroles de Lucrèce deviennent un chemin de croix sur lequel il abandonne toute raison.
Une fois son forfait commis, nous restons avec l’impression que pour lui, rien n’aura jamais plus une telle intensité, qu’il peut mourir. Shakespeare dira : « il faut que par lui-même il s’immole lui-même. »

Lucrèce, elle, fait le chemin inverse. Touchée dans son corps, elle fait un chemin de raison dont la seule issue est sa propre mort, un suicide froid devant déboucher de façon cartésienne sur la chute de Tarquin et l’honneur retrouvé de sa famille. Nous touchons là à un thème qui nous est cher : l’impossible conciliation entre la raison et l’organique. Et c’est cet axe qui est développé. Les aspirations et doutes de Tarquin deviennent celles du public, il faut qu’il soit en empathie avec lui dans tout ce qu’il possède de violent et d’organique jusqu’à ce que son esprit ne le tolère plus. Trouver ce moment de rupture où le public se dit : « je ne veux pas être celui qui ressent/désire cela ». Puis, à l’inverse, le même travail avec Lucrèce. D’une posture compatissante au départ, le public arrive au moment de l’incompréhension. A partir de quand le raisonnement de Lucrèce n’est plus cautionnable ? A partir de quand sommes nous obligés de nous arracher à l’empathie suscitée par tous ses malheurs pour ne pas se suicider avec elle ? « Le viol de Lucrèce » tel que nous le rêvons doit faire émerger viscéralement ces questions.

C’est à ce moment là qu’il a une véritable mise en danger des comédiens et du public, c’est à ce moment là qu’il y a théâtre. D’autre part, ce texte s’inscrit en continuité formelle avec le travail fait dans « du talent pour le bonheur » et « Judith ». Partir d’un poème narratif n’est pas un hasard puisque cela nous laisse la possibilité de recourir à tous les matériaux scéniques à notre disposition (langage,musique, scénographie, travail de mouvement…) pour faire sentir autant que pour dire ce qui est nécessaire. Ce texte nous permet de poursuivre notre recherche tout en faisant « un pont » avec nos travaux précédents puisqu’il concilie éléments poétiques et éléments discursifs avec pour fond un thème qui nous a toujours accompagné : le moment de rupture entre la raison et l’organique.

coproduction : cie Jours tranquilles, Arsenic

soutiens : La Ville de Lausanne, Loterie Romande, Pro Helvetia-Fondation suisse pour la culture, Société Suisse des Auteurs

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