La compagnie

La cie Jours tranquilles a été fondée en 1994 par Fabrice Gorgerat à Lausanne. Il s’entoure de collaborateurs réguliers et ses créations sont résolument transdisciplinaires, puisant leurs forces dans un rapport au réel engagé.

 

« Metteur en scène Lausannois, son travail cherche un équilibre périlleux entre théâtre et performance – peu de texte, présence massive des corps et des matières, ciselage du son – mais consacre toujours un soin particulier à la composition esthétique de ses spectacles. Ces deux dernières créations Nous /1 et Nous ne monterons pas Peer Gynt démontrent que l’exercice trouve sur scène une résolution : l’alchimie prend aux tripes et pénètre chaque pore du spectateur, happé par la (dé)construction dramaturgique sensible et percutante. Ce sont des traversées ontologiques contemporaines qui laissent le temps libre aux divagations et à l’imagination du public. »

   Marie Sorbier, (automne 2020)
théâtre(s)

 

« L’eau, l’encre, le sang, la poussière, des grains de riz, des clous, du lait, des cheveux, du verre brisé, de la terre… Fabrice Gorgerat aime la matière. Et les personnages féminins.  Dans ses spectacles, qui sont autant d’immersions sensorielles, le metteur en scène lausannois confie souvent aux figures féminines le soin de réveiller ses fantômes. Car Fabrice Gorgerat  est un fou de l’inconscient, cette part enfouie qui raconte l’être humain dans ce qui échappe, résiste, dérape et surprend. Qu’il se penche sur les conséquences d’une catastrophe nucléaire (Médée-Fukushima), le rapport père-fille (Poiscaille Paradis), le spleen provincial (Emma), le rituel du lever (Au matin) ou l’obésité (Manger seul), l’artiste aime voir au-delà du miroir, dans cette zone grise où s’agitent les non-dits, entre élans et tourments.

Son théâtre n’est pas un théâtre de boudoir ou d’alcôve pour autant. Fabrice Gorgerat ne plébiscite pas forcément la vitesse, ses tableaux peuvent se développer à un rythme très lent, comme si le temps arrêté permettait  d’aller au cœur des sensations. Mais le metteur en scène ose l’excès, l’outrance, pour dire à plein l’outrage vécu par ses personnages. Emma à Payerne, double romand d’Emma Bovary, crève de solitude et d’ennui ? Les trois comédiennes qui restituent cette errance intérieure vomissent de l’encre noire après avoir ingurgité des litres de lait. Les spectres de Fukushima enragent de ne pouvoir montrer au grand jour la balafre nucléaire, cette catastrophe qui lamine sans bruit, ni odeur? Les trois comédiennes, témoins de cette horreur, se hérissent de piques, crachent des clous, se scotchent les seins, s’arrachent les cheveux ou soufflent de la poussière sur une ville-cimetière.  Formé à l’INSAS (Institut national supérieur des arts du spectacle), à Bruxelles,  Fabrice Gorgerat utilise la scène comme un autel de la beauté furieuse, débordant de liquides organiques et d’éléments vivants. Les pièces de l’artiste lausannois sont des parcours où le travail sonore d’Aurélien Chouzenoux et les images d’Estelle Rullier tracent une direction, indiquent une intention. Peu, voire pas de texte, dans le travail de Gorgerat, ces dernières années. Comme si, pour lui, les mots étaient essorés, vidés de leur intensité, à force d’être utilisés. Ou alors, il faut que les mots soient dits en majesté. Comme cette conférence inaugurale dans Médée-Fukushima où Yoann Moreau, dramaturge associé, dresse le portrait de l’accident nucléaire, qui n’est pas la fin de quelque chose, mais le début lancinant d’une nouvelle et néfaste ère.

Fabrice Gorgerat aime la matière. Et les personnages féminins. Incarnés par des comédiennes impliquées qui proposent, osent, alimentent la flamme sans trembler devant l’excès programmé.  L’eau, l’encre, le sang, la poussière…  Le théâtre de Gorgerat est une danse au profit du sens où l’humain est pisté dans ses recoins les plus secrets. »

                                                                         Marie-Pierre Genecand, (2014)
Arsenic/Album03